Pourquoi nous nous perdons : l’oubli du Gardien

épisode 1 de la saison 7 du podcast Leadership Holistique

Pourquoi nous pouvons continuer à être fiables, compétents et présents pour les autres, tout en nous éloignant lentement de ce qui mérite d’être protégé en nous.

Christophe Rousseau · Leadership Holistique · Saison 7, épisode 1 · IKIZEN

Il y a une phrase que nous prononçons parfois sans vraiment l’entendre.

« Tant que je tiens, ce n’est pas si grave. »

Elle paraît raisonnable. Presque rassurante.

Tu travailles. Tu réponds aux demandes. Tu assumes tes responsabilités. Les autres peuvent compter sur toi. À première vue, rien ne justifie de s’inquiéter.

Et pourtant, quelque chose peut avoir commencé à se déplacer.

Pas une crise spectaculaire. Pas nécessairement un burn-out. Plutôt une succession de petits renoncements suffisamment discrets pour passer sous le radar.

Tu acceptes une demande alors que tu aurais préféré dire non. Tu repousses une fatigue parce que ce n’est pas le bon moment. Tu reportes une conversation. Tu absorbes encore un problème qui, au fond, n’était peut-être pas le tien.

Tu continues.

Et cela fonctionne.

C’est précisément ce qui rend le mécanisme difficile à voir.

Qu’est-ce que nous sommes en train de perdre en chemin ?

Nous ne nous perdons pas toujours en nous trompant de route

Nous imaginons souvent quelqu’un de perdu comme une personne qui ne sait plus quoi faire de sa vie.

La réalité peut être beaucoup moins visible.

Tu peux savoir exactement où tu vas. Avoir des objectifs. Être performant. Occuper une fonction importante. Prendre soin de ta famille. Piloter des projets complexes. Être celui ou celle que l’on appelle lorsque quelque chose se complique.

Et malgré tout, t’éloigner progressivement de toi.

Je connais bien cette logique.

Dans mon métier d’ingénieur et dans les démarches qualité, nous observons les systèmes pour comprendre ce qui tient, ce qui se fragilise et ce qui mérite d’être protégé. Un système peut continuer à fonctionner alors que certains de ses équilibres commencent déjà à se dégrader.

Chez nous, c’est parfois pareil.

Nous pouvons rester fonctionnels longtemps. Très longtemps, même.

Notre capacité d’adaptation est remarquable. Elle nous permet de traverser des périodes difficiles, de répondre à des responsabilités, d’aider les autres, de trouver des solutions lorsque la situation l’exige.

Mais une compétence possède souvent son angle mort.

À force de nous adapter, nous pouvons finir par nous adapter aussi à ce qui nous convient de moins en moins.

La fatigue devient normale. La tension devient normale. Le manque de temps pour soi devient normal. Cette petite sensation que quelque chose sonne faux devient tellement familière qu’elle cesse presque d’attirer notre attention.

Est-ce encore de la responsabilité, ou suis-je en train de m’abandonner ?

Le Gardien

Dans IKIZEN, j’ai choisi de représenter cette fonction intérieure par une figure symbolique : le Gardien.

Je veux être précis sur ce point.

Le Gardien n’est pas un concept issu de la psychologie scientifique. Ce n’est pas non plus une créature mystique dont il faudrait croire littéralement à l’existence.

C’est une représentation.

Une manière de donner une forme à quelque chose que nous connaissons probablement tous : cette capacité à sentir qu’une limite est franchie, qu’une valeur est malmenée, qu’un engagement nous coûte plus qu’il ne devrait, ou que quelque chose dans notre manière de vivre ne sonne plus tout à fait juste.

Le Gardien veille sur ce qui ne devrait pas être sacrifié continuellement : ton énergie, tes valeurs, ta dignité, ta vérité, ta paix, tes limites.

Il ne t’empêche pas d’aider les autres. Il ne te demande pas de construire une forteresse autour de toi.

Qu’est-ce qui mérite encore d’être protégé ici ?

Dans la spirale IKIZEN, cette porte vient avant l’Ikigai. Ce choix est volontaire. Avant de nous demander où nous voulons aller, il me semble utile d’identifier ce que nous refusons de perdre en chemin.

Quand l’adaptation devient effacement

S’adapter est nécessaire.

Dans une équipe, une famille, une relation ou une organisation, nous ne pouvons pas exiger que tout s’ajuste constamment à nous. La rigidité n’est pas davantage une preuve d’intégrité que le sacrifice permanent.

La difficulté se trouve ailleurs.

Il existe un moment où l’adaptation peut commencer à ressembler à de l’effacement.

S’adapter, c’est bouger sans disparaître. S’effacer, c’est disparaître progressivement pour que tout continue à fonctionner.

Tu commences par être disponible. Puis tu deviens toujours disponible.

Tu aides parce que tu en as envie. Puis les autres prennent l’habitude que tu absorbes les difficultés.

Tu prends ta part. Puis tu prends aussi une partie de celle des autres.

Et puisque tu es compétent, responsable et fiable, cela marche.

Le projet avance. L’équipe tient. La famille s’organise. Personne n’a nécessairement de raison de s’inquiéter.

Sauf que le coût intérieur augmente.

Le problème n’est donc pas notre capacité à nous adapter. Elle est précieuse. Le problème apparaît lorsque nous ne savons plus très bien ce qui, en nous, est encore autorisé à dire non.

Une question d’ingénieur

Il y a une question que j’ai beaucoup rencontrée dans mon univers professionnel :

Qu’est-ce qu’on protège ?

Avant de construire des règles, des contrôles ou des processus, il faut comprendre ce que nous cherchons à préserver.

La sécurité ? Une personne ? Une information ? La fiabilité d’un système ? Une continuité ? Une confiance ?

Sans cela, une barrière devient facilement une complication supplémentaire.

J’ai mis du temps à comprendre que cette question pouvait également s’appliquer à ma propre vie.

Dans tout ce que je sécurise autour de moi, qu’est-ce que je protège encore en moi ?

Cette question a changé ma manière de regarder les limites.

Pendant longtemps, j’ai facilement considéré une limite comme quelque chose qu’il fallait dépasser, gérer ou contourner.

Réflexe assez logique pour un ingénieur. Nous aimons améliorer les systèmes. Quand quelque chose bloque, nous cherchons une solution.

Mais toutes les limites ne sont pas des problèmes à résoudre.

Certaines sont des informations.

Elles peuvent simplement signaler : ici, quelque chose de précieux commence à être menacé.

Et la réponse n’est pas nécessairement spectaculaire. Parfois, une limite demande seulement un délai. Un non. Une pause. Une conversation. Un silence avant de répondre.

Ce que la psychologie peut éclairer

Je tiens à conserver une frontière claire entre le symbole et la science.

La psychologie ne valide pas un « Gardien intérieur » au sens où je l’utilise dans IKIZEN.

En revanche, plusieurs travaux peuvent éclairer les phénomènes que cette image essaie de représenter.

Les recherches de Shalom Schwartz sur les valeurs humaines montrent notamment que nos valeurs fonctionnent comme des principes directeurs. Elles influencent nos choix et nos priorités, et peuvent parfois entrer en tension.

Nous pouvons tenir profondément à notre liberté et à notre sécurité, à notre engagement professionnel et à notre repos, à notre loyauté envers les autres et à notre autonomie.

Il n’est donc pas étonnant que certaines décisions créent un conflit intérieur.

Les travaux de Kennon Sheldon et Andrew Elliot sur l’auto-concordance des buts apportent un autre éclairage. Ils ont étudié ce qui se passe lorsque les objectifs que nous poursuivons correspondent davantage, ou moins, à nos intérêts et à nos valeurs.

Nous pouvons poursuivre un objectif parfaitement raisonnable, parfois même réussir, sans que cette réussite nous nourrisse réellement.

Enfin, les travaux de David Sherman et Geoffrey Cohen sur l’auto-affirmation ont étudié la manière dont la reconnexion à des valeurs importantes peut intervenir lorsque notre sentiment d’intégrité est menacé.

Aucun de ces travaux ne « prouve » le Gardien.

Ils éclairent cependant une idée que je trouve essentielle : revenir à nos valeurs peut nous aider à regarder différemment nos décisions, nos tensions et nos compromis.

Références scientifiques

Shalom H. Schwartz, « Universals in the Content and Structure of Values », 1992, et « An Overview of the Schwartz Theory of Basic Values », 2012.

Kennon M. Sheldon & Andrew J. Elliot, « Goal Striving, Need Satisfaction, and Longitudinal Well-Being: The Self-Concordance Model », 1999.

David K. Sherman & Geoffrey L. Cohen, « The Psychology of Self-defense: Self-Affirmation Theory », 2006.

Le sanctuaire et le feu

Pour représenter le Gardien, j’utilise dans l’épisode une autre image.

Imagine une forêt ancienne.

Au cœur de cette forêt se trouve un espace que tu considères comme précieux. Pas nécessairement un bâtiment. Simplement un lieu qui mérite une attention particulière.

Certains arbres en marquent l’entrée.

Ils ne ferment pas le passage.

« Ce que tu apportes ici respecte-t-il ce qui vit à l’intérieur ? »

Et au centre du sanctuaire brûle un feu.

Ce feu peut représenter ce qui te rend vivant : ta joie, ta liberté, ta capacité d’aimer, ton énergie, tes valeurs.

Un feu ne s’éteint pas nécessairement d’un seul coup. Il peut perdre une braise. Puis une autre. La chaleur baisse lentement.

Au point qu’il devient difficile de savoir quand, exactement, le froid s’est installé.

C’est peut-être cela qui me préoccupe le plus dans cette question du Gardien.

Nous attendons souvent une alerte suffisamment forte pour nous autoriser à réagir.

Mais que se passe-t-il lorsque nous ne craquons pas ? Lorsque nous continuons à tenir ? Lorsque personne ne remarque que quelque chose s’éteint doucement ?

Le Gardien n’attend pas nécessairement l’incendie. Il remarque les premières braises qui faiblissent.

Qu’est-ce qui mérite d’être protégé aujourd’hui ?

Je ne crois pas que la réponse à cette question nécessite immédiatement de changer de métier, de quitter une relation ou de partir trois semaines méditer dans une forêt.

Parfois, nous compliquons beaucoup le retour à nous-mêmes.

Nous cherchons la grande décision. La nouvelle méthode. Le programme parfait.

Alors que quelque chose de beaucoup plus petit peut commencer à modifier notre trajectoire.

Une minute pour écouter ton Gardien

Prends quelques secondes. Respire.

Demande-toi : « Qu’est-ce qui mérite d’être protégé en moi aujourd’hui ? »

Observe le premier mot qui arrive : paix, énergie, santé, temps, créativité, liberté, dignité, présence… ou autre chose.

Complète : « Aujourd’hui, mon Gardien protège… »

Puis demande-toi : « Quel geste simple pourrait honorer cela dans les prochaines vingt-quatre heures ? »

Pas une transformation.

Un geste.

Peut-être que revenir à soi commence parfois ainsi.

Non pas en trouvant enfin toutes les réponses.

Mais en cessant, pour une fois, de négocier ce que nous savions déjà devoir protéger.

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